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ESSAIS

SUR

LA LITTÉRATURE

FRANÇAISE

LE MARQUIS DE LA FARE (1). En parlant de l'abbé de Chaulieu, on pense naturellement à son ami le marquis de La Fare. Il avait de l'esprit, du goût et de l'imagination. Voltaire prétend qu'à l'âge de près de soixante ans, il débuta dans la poésie par ces vers-ci, à

madame de Caylus :

M'abandonnant à la tristesse,

Sans espérance , sans désirs ,
Je regrettais les sensibles plaisirs
Dont la douceur enchanta ma jeunesse.
Sont-ils perdus, disais-je, sans retour?

Et n'es-tu pas cruel, Ainour,
Toi

que je fis , dès mon enfance,
Le maître de ines plus beaux jours,

(1) Auteur des Mémoires et Réflexions sur les principaux événements du règne de Louis XIV.

D'en laisser terminer le cours
Par l'ennuyeuse indifférence ?
Alors j'aperçus dans les airs
L'enfant maître de l'univers,

Qui , plein d'une joie inbumaine ,
Me dit en souriant : Tyrcis, ne te plains plus,

Je vais mettre fin à ta peine:

Je te promets un regard de Caylus. On a observé que ses poésies respirent cet air riant et facile, cette finesse qui est le partage d'une personne ingénieuse et délicate; mais que son style est souvent lâche et incorrect.

VERGIER.

Jacques Vergier naquit à Lyon en 1657. Il vint de bonne heure à Paris, où les agréments de son esprit le firent connaître et rechercher. Il avait pris le petit collet; mais le marquis de Seignelay, ministre de la marine, lui donna, en 1690, une place de commissaire dans son département. L'amour de sa liberté, et son penchant pour les plaisirs, l'empêchèrent de profiter, pour sa fortune, des avantages que ses liaisons avec des

personnes puissantes pouvaient lui procurer. Il avait fait

le service du roi quelques voyages en Angleterre, et il y accompagna le duc d'Aumont, lorsqu'il fut nommé ambassadeur à Londres en 1712. De retour de ce voyage, et

pour

après la démolition des forts de Dunkerque où il était commissaire-ordonnateur, il vendit, avec l'agrément du roi, sa charge, et se retira à Paris. Vivant heureux, aimé de tout le monde, et passant son temps dans la meilleure société, il fut tué le 23 août 1720, à l'âge de soixante-dix-sept ans, d'un coup

de pistolet, dans la rue du Bout-duMonde, vers minuit, au sortir d'une maison où il avait soupé. C'était dans ce temps-là que parurent les Philippiques, satires dirigées contre Philippe d'Orléans régent. Au commencement, on avait soupçonné Vergier d'en être l'auleur; et le public attribua sa mort à la vengeance du prince, l'un des hommes le moins vindicatifs. La Grange-Chancel était le véritable auteur des Philippiques. Vergier fut assassiné par un compagnon du fameux Cartouche, nommé Craqueur, qui, deux ans après, avoua ce crime parmiun grand nombre d'autres, avant d'aller au supplice (1).

Ce qui caractérise la poésie de Vergier, est une extrême facilité. Rien dans ses ouvrages n'a l'air d'avoir été travaillé; tout y porte l'empreinte d'une heureuse abondance ; maison observe qu'il est souvent faible et incorrect. Il y a de lui

(1) Comme on jouait gros jeu dans la maison où Vergier venait de souper, la bande de Cartouche le prit pour un joueur, et le crut chargé d'argent.

des choses très spirituelles , très gaies et très agréables. On en trouve cependant qui paraissent blesser un peu la biens éance.

Je citerai deux exemples de sa manière d'écrire. Dans le premier vous lisez la réponse de Vergier à une lettre de La Fontaine, du 4 juin 1688, dans laquelle celui-ci racontait qu'en revenant dechez M. d'Hervartà la campagne, où il avait vu Mlle, de Beaulieu, il s'était égaré sur la route.

« N'en soyez point en peine, Monsieur, le ré» cit de vos malheurs n'a point fait verser de lar» mes. On a eu là-dessus toute la fermeté que » vous pouviez souhaiter; et il n'est pas jusqu'à » madame d'Hervart qui, toute bonne qu'elle est, » n'en ait été fort divertie. Enfin, tout le monde » en a ri, et personne n'en a été étonné.

Que vous vous trouyiez enchanté
D'une beauté jeune et charmante ,

L'aventure est peu surprenante.
Quel âge est à couvert des traits de la beauté ?
Ulysse au beau parler, non moins vieux, non moins sage

Que vous pouvez l’être aujourd'hui,

Ne se vit-il pas malgré lui Arrêté

par l'amour sur maint et maint rivage ? Qu'en quittant cet objet dont vous êtes épris , Sur le choix des chemins vous vous soyiez mépris,

L'accident est encor moins rare.
Eh! qui pourrait être surpris

Lorsque La Fontaine s'égare ?
Tont le cours de ses ans n'est qu'un tissu d'erreurs,

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