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Dans ce yaste Paris, le calme du cercueil,
Les citoyens cachés dans leurs maisons en deuil,
Croyant sur eux du Ciel voir tomber la vengeance,
Le char affreux roulant dans un profond silence;
Ce char qui plus terrible , entendu de moins près,
Du crime, en s'éloignant, avance les apprêts ;
L'échafaud regicide et la hache fumaute;
Cette tête sacrée et de sang dégoûtante,
Dans les mains du bourreau de son crime effrayé.
Ces tableaux font borreur, et je peins la pitié !
La pitié pour Louis ! il n'est plus fait pour elle. .
O vous qui l'observiez de la voûte éternelle,
Anges, applaudissez; il prend vers vous l'essor,
Commencez vos concerts , prenez vos lyres d'or.
Déjà son nom s’ivscrit aux célestes annales;
Préparez, préparez vos palmes triomphales.
De sa lutte sanglante il sort victorieux,
Et l'échafaud n'était qu'un dégré vers les cieux.

(La Pitié, chant III.)

Delille

passa ensuite en Angleterre, où il traduisit le Paradis perdu. Cette traduction, faite de verve, ne lui a coûté que quinze mois de travail; mais lorsqu'on le félicitait sur une entreprise si heureusement terminée, il répondait qu'elle lui avait coûté la vie. En effet, à peine avait-il traduit la belle scène des adieux d’Adam et d’Eve au Paradis terrestre, qu'il sentit la première atteinte de paralysie dont les suites l'ont conduit au tombeau.

En 1801 Delille revint à Paris, et rentra au scin de l'Académie française, ou deuxième classe de l'Institut.

Il est mort le premier mai 1813, à l'âge de soixante-quinze ans. L'Académie française en corps, et tout ce que la capitale avait de professeurs, de savants et d'hommes de lettres distingués, assistèrent à ses funérailles. Sa veuve lui a fait ériger, au cimetière du père La Chaise, un monument simple et tel qu'il l'avait demandé.

S'il a souvent négligé l'invention dans la conception et l'ensemble de ses poëmes, il nous en dédommage par l'esprit des détails, l'éclat de son coloris et l'harmonie soutenue de sa versification.

De tous ses ouvrages, les Géorgiques, l'Imagination et le Paradis perdu sont ceux qui le recommandent le plus à l'admiration de la postérité.

On a reproché à Delille d'avoir emprunté des idées et des images à d'autres poètes.

Je lui en fis un jour la remarque, à propos de ce vers du poëme de l'Imagination:

Il ne voit que la nuit, n'entend que le silence ,

évidemment imité da Darkness visible de Milton. Il en convint sans hésiter.

On ajoute qu'il aurait dû avouer ces emprunts dans des notes, ou autrement. Je ne sais: un poète

moins candide

que

lui n'y eût pas manqué, pour cacher des plagiats plus considérables. Mais Dejille, simple et sans défiance, ou n'y a jamais pensé, ou, s'il y a pensé, n'a pas cru devoir prendre cette timide précaution.

Quel est le poète, d'ailleurs, auquel on ne pourrait pas

faire le même reproche? Et, sans aller plus loin, Voltaire ne s'est pas gêné pour s'emparer des idées et des images d'autrui qui lui convenaient.

Les deux premiers vers de la Henriade:

Je chante ce héros qui régna sur la France,
Et par droit de conquête et par droit de naissance....

sont pris presque mot à mot dans un poëme oublié de l'abbé Cassagnes, et dans lequel Henri IV donnant des instructions à son fils Louis XIII, dit:

Lorsqu'après cent coinbats je régnai sur la France,
Et par droit de conquéte et par droit de naissance....

Quand on parlait de ces plagiats à Voltaire, savez-vous ce qu'il répondait?«Jetue ceux que je » détrousse; autrement il ne faut pas s'en mêler. »

Quelques auteurs ont comparé Delille à Virgile; mais outre l'extrême avantage que la langue donne au poète latin sur le poète français, tout en chéris

sant la mémoire de Delille comme homme, et en admirant son talent comme poète, je ne puis me défendre de croire qu'il soutiendrait mal la comparaison sous d'autres rapports. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire quelques passages de l'Eneïde et de la traduction de Delille, et même quelques uns des Géorgiques, celui de ses ouvrages, où al approche le plus de la perfection de Virgile.

Les Bucoliques, Eglogues, ou Carmina Pastorum, premier ouvrage de Virgile, passent pour une imitation de Theocrite, à qui il aurait même emprunté une partie des Idylles. Le style des Bucoliques est propre aux scènes pastorales , tandis

que celui des Géorgiques, dont les sujets sont également pris à la campagne, est plus grave, plus sentencieux : ce ne sont plus les amours et les amusements des bergers, mais des préceptes et des maximes. Les vers héroïques de l'Enéīde ne different pas moins, soit des Bucoliques, soit des Géorgiques. Dans l’Eneïde, tout est sérieux et grand. Les Géorgiques et l’Eneïde, sans contredit les meilleures productions de Virgile, sont cependant des ouvrages qui avaient été demandés au poète; ce qui ne rend que plus extraordinaires les beautés et le génie qu’on y trouve. L'Italie étant ravagée par les guerres civiles, ses habitants avaient perdu l'habitude de la vie les

et des occupations champêtres; Mécène, pour y ramener, et pour en inspirer le goût, même aux riches habitants de la ville, suggéra à Virgile, alors retiré dans les environs de Naples, le plan des Géorgiques, et l'engagea à y travailler. Les quatre vers qui commencent la première Géorgique, exposent le sujet des quatre livres.

L'Enéïde est regardée comme un ouvrage politique, composé dans la vue de réconcilier le peuple romain avec l'idée d'un monarque; car tel était en effet Auguste. Virgile prend pour sujet de son poëme l'histoire de l'origine des Romains : il montre qu'Enée, fils de Vénus et d’Anchise, vint au Latium par la volonté expresse des Dieux; en poursuivant son récit; il montre aussi que

la famille Julienne descend de Julus, fils d'Enée, et qu'Auguste est le véritable successeur de Jules-César (1). La conséquence qui ré

(1) C'est d'après cela que quelques savants ont supposé que l'étoile qu'on voit près de l'effigie de Jules-César, sur des gravures antiques, désigne la planète Vénus; mais un plus savant qu'eux, M. le chevalier Visconti, m'a fait observer a que le Julium sidus semble plus probablement désigner la comète qui parut lorsque le jeune Octave, son petit-nevcu et son hérilier, célébrait à Rome les jeux solennels de ses funérailles ( Suetonius, J. César, c. 88 ). Cette étoile se trouve placée au-dessus de la tête de César, sur les médailles frappées par

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