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D'un récit commencé, rompt le fil dans sa main;
Le renoue aussitôt, part, s'éieve, s'abaisse.
Ainsi, d'un vol agile essayant la souplesse,
Cent fois l'oiseau volage interrompt son essor,
S'élève , redescend, et se relève encor,
S'abat sur une fleur, se pose sur un chêne.
L'heureux lecteur se livre au charme qui l'entraine ;
Ce n'est plus qu'un enfant qui se plaît aux écrits
De géants, de combats , de fantômes, d'esprits;
Qui, dans le même instant, désire, espère, tremble,

S'arrête , s'adoucit , pleure et rit tout ensemble. Revenu dans sa patrie, Delille reprit avec le même succès ses fonctions de professeur de belleslettres à l'Université, et de poésie latine au collége de France. Personne ne lisait mieux les vers que lui; ils avaient dans sa bouche un charme extraordinaire: c'est pour lui qu'on a fait le mot de dupeur

d'oreilles. Delille était richedes bienfaits de la cour: sa fortune s'évanouït à la révolution; il s'en consola en faisant des vers sur la pauvreté. Pendant que terreur régnait sur la France, Robespierre, qui venait de rêver une féte à l'Etre supréme, fit demander à Delille des vers sur l'immortalité; et le poète eut le courage d'adresser à cet affreux tyrán le dithyrambe suivant:

Dithyrambe sur l'Immortalité.
Dans sa demeure inébranlable,

la

Assise sur l'Éternité,

La tranquille Immortalité,
Propice au bon et terrible au coupable,
Du Temps qui sous ses yeux fuit à pas de géant,

Défend l'ami de la justice,
Et ravit à l'espoir du vice
L'asyle horrible du néant.

Oh! vous qui de l'Olympe usurpant le tonnerre,
Des éternelles lois renversez les autels,
Lâches

oppresseurs
Tremblez! vous êtes immortels.

de la terre,

Et vous, vous du malheur victimes passagères ,
Sur qui veillent d'un Dieu les regards paternels ,
Voyageurs d'un moment aux terres étrangères,

Consolez-vous : vous êtes immortels.

Peu de temps après, Delille quitta Paris et se retira à Saint-Diez, pays de la femme qu'il a épousée depuis, et où il acheva, dans une solitude profonde, sa traduction de l'Eneïde, le plus faible de ses ouvrages, mais qui renferme encore assez de beaux vers pour faire la réputation d'un autre poète.

Le même journal, dont je vous ai parlé plus haut, fait sur cette traduction de l’Eneïde des réflexions judicieuses dont je crois devoir vous offrir un extrait, ou plutôt une traduction libre.

« L’Eneïde est peut-être le plus négligéde tous » les ouvrages de M. Delille : on y retrouve tout

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» l'éclat de sa poésie, mais avec des négligences » qui prouvent la lassitude plus que l'impuissan » du talent. Les défauts essentiels sont d'avoir omis » quelquefois des nuances d'expression, ou des » idées accessoires, dont l'effet est à regretter; » d'avoir plus souvent encore dénaturé l'élégante » précision de son modèle, en employant plusieurs » vers à rendre ce que Virgile exprime en beau» coup moins d'espace; d'avoir enfin ajouté aux » idées de l'original des idées et des images qui » n'ont pas assez la couleur antique, et surtout » celle de Virgile.

» Detelles imperfections dans la traduction d'un » poëme de Virgile, ne peuvent être effacées par » les grandes beautés qui sont semées dans celle » de M. Delille, et ne permettent pas de la citer » comme un modèle. Nous insistons avec sévérité » sur cet objet, et voici pourquoi:

» M. Delille, comme tous les écrivains d'un ta» lent supérieur et d'une réputation brillante, a

produit une école : et les élèves, toujours plus » disposés à imiter les défauts que les beautés de » leur modèle, pourraients’autoriser d'un si grand » exemple, pour se permettre les mêmes écarts. » Tant de causes semblent déjà concourir à la

corruption du goût, qu'il importe de ne pas les » multiplier.

>)

par

De Saint-Diez il passa à Glairesse, village charmant de la Suisse, situé sur les bords du lac de Bienne, et vis-à-vis l'ile de Saint-Pierre, célèbre

le séjour que le malheureux J.-J. Rousseau y fit quelque temps, et d'où il fut si cruellement banni

par

le gouvernement de Berne. Ce fut là que Delille mit la dernière main à deux de ses poëmes, l'Homme deschampset les trois Règnes de la nature. Je citerai de ce dernier poëme,

Le Chien.

A leur tête est le chien, aimable antant qu'utile,
Superbe et caressant, courageux, mais docile.
Formé pour le conduire et pour le protéger,
Du troupeau qu'il gouverne, il est le vrai berger.
Le Ciel l'a fait pour nous; et dans leur cour rustique,
Il fut des rois pasteurs le premier domestique.
Redevenu sauvage , il erre dans les bois :
Qu'il aperçoive l'homme, il rentre sous ses lois;
Et par un vieil instinct qui jamais ne s'efface,
Semble de ses amis reconnaître la race.
Gardant du bienfait seul le doux ressentiment,
Il vient lécher ma main après le châtiment.
Souvent il me regarde ; humide de tendresse,
Son ceil affectueux implore une caresse.
J'ordonne, il vient à moi; je menace, il me fuit ;
Je l'appelle, il revient; je fais signe,

il Je m'éloigne, quels pleurs ! je reviens, quelle joie ! Chasseur sans intérêt, il m'apporte sa proie.

me suit,

Sévère dans la ferme, humain dans la cité,
Il soigne le malheur, conduit la cécité.
Et moi de l'Hélicon malheureux Bélisaire (1),
Peut-être un jour ses yeux guideront ina misère.
Est-il hôte plus sûr, ami plus généreux ?
Un riche marchandait le chien d'un malheureux;
Cette offre l'affligea : « Dans mon destiu funeste,
» Qui m'aimera , dit-il, si mon chien ne me reste ? »
Point le trève à ses soins, de borne à son amour :
Il me garde la nuit , m'accompagne le jour.
Dans la foule étonnée on l'a vu reconnaître,
Saisir et dénoncer l'assassin de son maître :
Et quand son amitié n'a pu le secourir,
Quelquefois sur sa tombe il s'obstine à mourir.

Après deux ans de séjour en Suisse, Delille se rendit à Fribourg en Allemagne (2), où il composa le Poëme de la Pitié, duquel nous citerons les vers suivants sur la mort de Louis XVI:

D'autres du jour fatal retraceront l'image :

(1) M. Delille était dès lors menacé de perdre la vue, qu'en effet il a perdue vers la fin de sa vie.

(2) Ce fut là que M. Delille reçut une lettre du duc de Brunswick, qui l'invitait à se rendre auprès de lui. En s'y rendant, M. Delille passa par Francfort, où je me trouvais alors. Il eut la coinplaisance de me réciter plusieurs morceaux de sa composition, entr’autres une description de la cour de Louis XIV, que je ne retrouve pas dans ses cuvres imprimées.

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