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» Monsieur, qui joignez un goût si pur avec un » talent si marqué? Je sais que vous êtes non seu» lement homme de lettres, mais un excellent » citoyen , un ami tendre: il manque à mon bon» heur d'être aimé d'un homme comme vous. »

Le talent de M. de Pompignan , pour la poésie lyrique, a été universellement reconnu par tous les juges impartiaux. Peu de poètes français ont produit des morceaux plus beaux que ceux qu'on trouve dans l'ode sur la mort de J.-B. Rousseau. J'en citerai deux strophes :

Quand le premier chantre du monde
Expira sur les bords glacés,
Où l'Ebre effrayé, dans son onde,
Reçut ses membres dispersés,
Le Thrace errant sur les montagnes,
Remplit les bois et les campagnes
Du cri perçant de ses douleurs;
Les champs de l'air en retentirent,
Et, dans les antres qui gémirent,
Le lion répandit des pleurs.

Le Nil a vu , sur ses rivages,
De noirs habitants des déserts
Insulter , par leurs cris sauvages,
L'astre éclatant de l'univers.
Cris impuissants ! fureurs bizarres !
Tandis

que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs,

Le dieu , poursuivant sa carrière,
Versait des torrents de lumière
Sur ces obscurs blasphemateurs.

M. de La Harpe ayant répété cette strophe à Voltaire, sans nommer l'auteur, il s'écria : Ah! mon Dieu, que cela est beau ! Alors M. de La Harpe lui nomma M. de Pompignan, et Voltaire fut assez juste à cette occasion pour continuer encore à le louer.

Quoique les poésies sacrées de M. de Pompignan soient, de tous ses écrits, ceux que Voltaire a le plus cherché à couvrir de ridicule, cependant on y trouve des passages aussi beaux que ceux de l'ode dont je viens de parler. Voici encore deux exemples, l'un dans le genre lyrique, et l'autre dans le genre descriptif qui vous mettront à même d'en juger. Dans le premier, il s'agit de Dieu :

Fait-il entendre sa parole,
Les cieux croulent, la mer gémit,
La foudre part, l'aquilon vole,
La terre en silence frémit.
Du seuil des portes éternelles,
Des légions d'esprits fidelles
A sa vois, s'élancent dans l'air;
Un zèle dévorant les guide,
Et leur essor est plus rapide

Que le feu brûlant de l'éclair.
Le morceau suivant, qui est dans le genre des-

criptif, paraîtra d'autant plus beau, que ce genre prête moins au sublime.

Le souverain de la nature
A prévenu tous nos besoins,
Et sa plus faible créature
Est l'objet de ses tendres soins :
Il verse également la sève
Et dans le chêne qui s'élève
Et dans les humbles arbrisseaux;
Du cèdre, voisin de la nue,
La cime orgucilleuse et touffue

Sert de base au nid des oiseaux.
Le daim léger, le cerf et le chevreuil agile
S'ouvrent sur les rochers une route facile;
Pour eux seuls, de ces bois Dieu forma l'épaisseur ;
Et les trous tortueux de ce gravier aride,

Pour l'animal timide
Qui nourrit le chasseur.

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Il entendait quelques unes des langues orientales. Il écrivait aussi purement et aussi également en latin qu'en français, et traduisait, avec une facilité extrême, les meilleurs auteurs anglais, allemands et espagnols.

A l'âge de vingt-cinq ans, il donna sa tragédie de Didon, qui fut parfaitement accueillie du public, et qui est restée au théâtre. « La Didon de Le Franc, dit M. de La Harpe,

jouée en 1734 avec un succes qui s'est toujours » soutenu depuis, était un sujet favorable sur un » théâtre où domine l'amour touchant, surtout » quand il est malheureux; et toute amante aban» donnée est tellement sûre d'exciter la pitié, » que Médée elle-même, malgré tous ses crimes, » ne laisse pas d'en inspirer. La conduite de Didon » est calquée moitié sur la Bérénice de Racine, » moitié sur l'opéra de Métastase. Le Franc a pris » du poète italien l'épisode d'Iarbe, qui, sous le » personnage d'un ambassadeur, vient déclarer » son amour à la reine de Carthage, et lui laisse » le choix de la guerre ou de la paix. Le Franc » lui doit aussi l'idée heureuse de faire triompher » Énée du roi de Gétulie, avant de s'éloigner de » Carthage; en sorte que l'important service qu'il » rend à Didon, couvre ce qu'il peut y avoir d’o» dieux à l'abandonner après les bienfaits qu'il en » a reçus. Achate fait auprès d'Énée le même » rôle que Paulin auprès de Titus : Paulin oppose » à l'amour de son maître les lois de l'état et la i majesté de l'empire; Achate combat l'amour » d’Énée

par l'intérêt des Troyens, et par les » oracles qui les appellent à régner en Italie. Les » alternatives de la passion et du devoir sont ba» lancées et graduées à peu près de même dans » les deux pièces; mais la différence est grande » dans l'exécution, qui dépendait surtout de la

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») vait

poésie de style. Dans cette partie, l'auteur de » Didon, placé entre Virgile et Racine, ne pou

pas

soutenir la comparaison; et ce qui fait » bien sentir la supériorité de ces deux grands » maîtres, c'est que l'imitateur, qui est si loin » d'eux, n'est pourtant pas sans mérite. En géné

ral, il écrit avec assez de pureté, et quelquefois » avec élégance et noblesse; mais si l'on excepte » deux ou trois morceaux, où, avec l'aide de

Virgile, il s'élève jusqu'au pathétique, il est » d'ailleurs rarement au-dessus du médiocre....))

Encouragé par l'accueil que le public fit à Didon, M. de Pompignan composa une autre tragédie sous le titre de Zoraïde, que les comédiens acceptèrent d'abord, mais qu'ils refusèrent de jouer, à moins qu'elle ne fût soumise à une seconde lecture, et à des corrections qu'ils indiqueraient. Blessé de leur ton autant que de leurs objections, il leur écrivit la lettre suivante, dans laquelle on trouva qu'il s'exprimait avec une hauteur ridicule,

« Je suis fort surpris, Messieurs, que vous exi» giez une seconde lecture d'une tragédie telle » que Zoraïde. Si vous ne vous connaissez pas » en mérite, je me connais en procédés; et je me » souviendrai assez long-temps des vôtres, pour

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