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JEAN-JACQUES LE FRANC, MARQUIS DE

POMPIGNAN.

Quoique je place le nom de M. de Pompignan dans l'article des poètes, il a été encore plus estimé pour ses connaissances comme littérateur, que pour ses talents poétiques.

Il naquit à Montauban en 1709. Son père était premier président de la cour des aides de cette ville, et sa mère, fille d'un président à mortier (1) de Toulouse, nommé Caulet. Il fut élevé, ainsi que son frère, qui fut ensuite archevêque de Vienne en Dauphiné, à Paris, sous le père Porée, jésuite, professeur de rhétorique au collége de Louis-le-Grand. M. de Pompignan étant destiné

pour la magistrature, fut d'abord avocatgénéral, et eut ensuite la place qu'avait occupée son père. Tant qu'il fut à la tête de sa compagnie,

(1) Les charges de président à mortier, étaient les premières du Parlement. Les présidents à mortier formaient ce qu'on appelait le grand banc, et portaient un bonnet galonné en or, d'une forme singulière, et ressemblant à un mortier. Ils mettaient le manteau ducal, sauf une légère différence à l'écusson de leurs armes. C'était donc à tort que Voltaire traitait M. de Pompignan de parvenu enorgueilli par la for

tune.

il donna, par son éloquence, le plus grand poids à ses remontrances au gouvernement. Mais rebuté de lutter avec les ministres, il se démit de sa charge. C'était un homme pieux, et dont les mceurs étaient irréprochables. Il fut le premier qui s'éleva ouvertement contre les nouveaux philosophes. Dans son discours de réception à l'Académie française, en 1760, il les représenta comme les ennemis les plus dangereux de la religion, et montra le venin répandu dans leurs écrits. (i) En rendant justice à ses intentions, l'on ne peut disconvenir que c'était non seulement une grande imprudence, mais une chose fort déplacée, de débuter à l'Académie française par attaquer les écrivains les plus distingués d'un

(1) L'opinion est assez générale que la secte philosophiste ne cherchait

pas seulement à détruire l'église, mais à renverser le trône , et qu'elle conjurait depuis long-temps contre la religion et les monarques. Il n'y a nul doute sur le premier arcicle, et un fait curieux semblerait venir à l'appui du second. En 1773, l'université de Paris proposa pour sujet du prix fondé par J. B. Coignard : Non magis Deo quàm Regibus infensa est ista quæ vocatur hodiè philosophia : « La philosophie, » ou plutôt ce qu'on appelle ainsi aujourd'hui, n'est pas moins n ennemie des rois que de Dieu. » Par-là , il est évident que Puniversité, même en 1973, imputait aux philosophes des iatentions pernicieuses contre les souverains.

corps qui avait bien voulu l'admettre; on ne pouvait pas plus mal choisir et le lieu, et le moment. Ce discours souleva tout le parti encyclopédiste; Voltaire lança contre lui une foule d'écrits qui se succédèrent rapidement pendant quelques années. Il l'attaqua tantôt en vers, et tantôt dans de petits écrits en prose,

tels

que les Si, les Quand, les Mais, les Pourquoi; il se livra contre le tracteur des philosophes, à ce talent qu'il avait de saisir et de peindre le ridicule; il amusa ainsi long-temps le public aux dépens de Pompignan, et porta un coup mortel à sa fortune. M. le dauphin, père de Louis XVI, zélé défenseur de la religion, avait eu le projet de confier l'éducation de ses enfants à Pompignan, qui s'en était flatté; mais il ne crut pas devoir élever à cette place un homme

que Voltaire venait d'exposer à la risée publique. Ce prince, porté à la raillerie, se plaisait, malgré son zèle religieux, à lire les écrits de Voltaire contre Pompignan; et un jour que celuici était à faire sa cour, le dauphin, frappé de son maintien suffisant, dit tout bas au président Hénault qui se trouva près de lui, ces vers de Voltaire :

César n'a point d'asyle où sa cendre repose,

Et l'ami Pompignan croit être quelque chose. M. de Pompignan continua à donner prise à son ennemi. S'étant retiré à Pompignan, il y fit consacrer l'église qu'il avait fait reconstruire, et il fit imprimer un écrit qui exposait toute la pompe de cette cérémonie, détaillant le nombre et la qualité de ceux qui avaient assisté à la

procession, et n'oubliant pas de faire mention des jésuites. Voltaire ne passa pas cet écrit sous silence, et fit la chanson suivante, sur l'air d'une chanson faite contre un fat du temps de Louis XIV; appelé Béchamel.

Nous avons vu ce beau village

De Pompignan,
Et ee marquis brillant et sage ,

Modeste et grand,
De ses vertus premier garant;

Et vive Louis,
Et Pompignan son favori!

Il a recrepi sa chapelle

Et tous ses vers ; .
Il poursuit avec un saint zèle

Les gens pervers ;
Tout son clergé s'en va chantant:

Et vive Louis ,
Et Pompignan son favori!

En aumusse, un jeune jésuite

Marchait devant ;
Gravement venait à sa suite

Sieur Pompignan,

En beau satin de président.

Et vive Louis,
Et Pompignan son favori!

Voltaire imagina encore un moyen unique pour décrier les vers de Pompignan, qui a fait des cantiques sacrés, dont plusieurs, malgré les sarcasmes de Voltaire (1), sont fort estimés. Voltaire fit une strophe très ridicule, qu'il donna sous le nom de Pompignan, et que le public crut pendant quelque temps être de lui. La voici :

Quand les fiers Israélites
Des rochers de Belphégor ,
Dans les plaines moabites
S'avancèrent vers Achor,
Galgala, saisi de crainte,
Abandonna son enceinte,
Fuyant vers Samaraïm;
Et dans leurs rocs se cacherent
Les peuples qui trebuchèrent
De Béthel à Sébaïm.

Qui croirait que l'auteur de tant de satîres et de diatribes contre Pompignan, lui avait écrit en ees termes ? « Avec quel homme de lettres au» rais-je donc voulu être uni, sinon avec vous,

(1) « Sacrés ils sont, disait Voltaire, car personne n'y touche. »

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