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dépendait que de lui d’être heureux, d'être reçu partout avec plaisir, et partout aimé : mais les qualités qui rendent l'homme véritablement estimable, lui manquaient essentiellement. Doué d'une jolie figure et passionné pour l'indépendance, ses premiers pas dans le monde furent des fautes, et le premier fruit qu'il en recueillit, fut l'infortune. Avant la révolution, il était lié d'amitié avec Mirabeau; et au commencement des maneuvres qui amenèrent ce funeste événement, leur liaison devint encore plus intime et plus resserrée. On trouve, dans l'histoire de Champfort et de Condorcet, celle d'un grand nombre des premiers acteurs de la révolution : ils deviurent victimes de leur propre ouvrage. On peut dire avec Vergniaud, que la révolution était une mère qui ressemblait à Saturne, et dévorait ses propres enfants. Ce que prédisait Duclos, en parlant des nouveaux philosophes, s'est complètement vérifié : Qu'il deviendrait dangereux pour eux-mêmes de faire des prosélytes. En 1791, Champfort se fit recevoir au club des jacobins, et il fut, immédiatement après, nommé secrétaire de ce club. Il fut l'auteur de cette fameuse devise, Guerre aux châteaux! paix aux chaumières! et de cette phrase qu'il prononça en 1792, et qui en produisit tant d'autres non moins atroces:Jene

croirai pas à la révolution, tant que je verrai des carrosses et des cabriolets écraser les passants. M. Ginguené, dans la notice qu'il a publiée de la vie et des ouvrages de Champfort, dit, en prétendant faire son apologie et son éloge, que nul n'avait plus constamment et plus hautement professé sa haine contre les rois, les nobles et les prétres. Après le 10 août 1792, Roland, devenu ministre de l'intérieur, fit placer Champfort à la tête de la bibliothèque du roi, à laquelle on avait donné le nom de bibliothèque nationale. Soit par principes, soit seulement par l'effet de son caractère frondeur, il se mit dans un parti contraire à celui qu'on appelait alors le parti anarchiste; et lorsque Robespierre et Marat se furent emparés des rênes du gouvernement, Champfort, quoiqu'il en sentît le danger, continua à parler et contre le parti, et contre ses chefs. « Savez-vous, disait-il, ce que ces scélérats entendent par ces mots, fraternité ou la mort? Cela veut dire, sois de mon parti, ou je te tue. » Il fut arrêté et conduit dans la même prison où venait d'entrer le respectable auteur d’Anacharsis. Il en sortit bientôt après, mais il resta sous la surveillance d'un gendarme qui logeait avec lui à la bibliothèque, et mangeait à la même lable. Un jour, à la fin du repas,

le gendarme dit à Champfort, et à deux de ses compagnons qui étaient, ainsi que lui, en surveillance, qu'il avait reçu l'ordre de les reconduire dans une maison d'arrêt. Champfort se retira dans sa chambre, s'y enferma, et se tira un coup de pistolet au front, qui lui fracassa le nez et lui enfonça l'oeil droit. Voyant que le coup n'avait pas eu tout l'effet qu'il en attendait, il se saisit d'un rasoir, es. saya, mais d'une main mal assurée, de se couper la

gorge, et se fit plusieurs blessures au corps. Sa gouvernante, qui avait entendu le

ainsi qu'un cri qu'il avait poussé, donna l'alarme; on enfonça la porte, et on le trouva baigné dans son sang. On le transporta sur son lit. Le commissaire du quartier ayant été appelé, Champfort dicta et signa cette déclaration-ci : « Moi Sébastien-Roch» Nicolas Champfort, déclare avoir voulu mourir » en homme libre, plutôt que d'être reconduit » en esclave dans une maison d'arrêt; déclaré » que si, par violence, on s'obstinait à m'y traî» ner dans l'état où je suis, il me reste assez de » force pour achever ce que j'ai commencé. Je » suis un homme libre, jamais on ne me fera ren»- trer vivant dans une prison. » On lui procura les secours des chirurgiens; et après quelques jours d'extrêmes souffrances, il fut déclaré hors de danger. Il regretta souvent de n'avoir pas

coup,

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réussi à se tuer. Un de ses amis l'ayant félicité d'y avoir échappé, il répondit : « Ah ! les hor» reurs que je vois me donnent à tout moment » l'envie de recommencer. » Renvoyé de l'appartement qu'il occupait à la bibliothèque, et privé presque de tout moyen d'existence, il traîna, pendant quelque temps, la vie la plus pénible. Il était attaqué de douleurs violentes à la vessie, qui le mirent hors d'état de marcher; une opération devint nécessaire; elle fut exécutée, mais trop tard, par le célèbre Desault; il expira deux jours après, le 13 avril 1794.

Champfort disait que tout homme qui, à quarante ans, n'est pas misantrope, n'a jamais aimé les hommes;.... phrase assez spirituelle , mais qui décèle un caractère bien malheureux. Ceux qui, dans la vie, éprouvent des chagrins ou des contradictions, les attribuent trop souvent à la malice humaine, tandis que ces malheurs ne sont que le résultat d'un concours fortuit de circonstances défavorables, ou de leur propre inconduite. Malgré la sensibilité qu'annonce la phrase que je viens de citer, on pouvait dire à Champfort, ce que madame de Tencin disait un jour, , en mettant sa main sur la poitrine de Fontenelle: Ce n'est pas un caur que vous avez-, c'est de la cervelle. Champfort, comme Rousseau , n'aimait pas ceux que ce dernier appelait les ria ches et les heureux de ce monde, quoique personne n'ait jamais paru plus flatté de leur accueil, que Champfort. Des gens qui ont beaucoup vécu avec lui, et qui rendent justice à ses talents et àn son esprit, ont toujours regardé l'animosité qu'il a montrée envers ceux d'un rang supérieur au sien, comme l'effet de l'orgueil et de l'envie. Mais dans le temps auquel le nom de philosophe était tant prodigué et tant prostitué, les prétendus réformateurs attribuaient tout ce qu'ils faisaient alors, à des principes philantropiques, et cherchaient à justifier les choses les plus monstrueuses, comme devant tourner dans la suite au profit du bien général. De-là le commencement et la source de tant de crimes et de malheurs.

BEAUMARCHAIS. Pour suivre l'exemple d'une aussi grande autorité, en matière dramatique, que celle de M. de La Harpe, je parlerai des oeuvres de Beaumarchais; et ce ne sera certainement pas à raison de leur mérite, mais parce que ses drames, remplis de hardiesse , surtout le Barbier de Séville et le Mariage de Figaro, font connaître l'esprit et les mæurs qui régnaient à l'époque où ils furent écrits et donnés au théâtre. On ne peut qu'être

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