Imágenes de páginas
PDF
EPUB

» que

» la plus facile et la plus agréable, mais c'est là » ce que j'appelle, dans une comédie, des pein» tures de mours. On s'aperçoit bien, il est vrai, le Méchant charge un peu le tableau

pour » plaider sa cause, et généralise le plus qu'il » peut, sans se confondre dans la foule; mais » on sent en même temps qu'il y a un fond de » vérité, dans ce qu'il dit; que ce grand air d'in» souciance sur tout, dernier terme de l'esprit » de société qui accoutume à tout, tient nécessai» rement à une extrême immoralité, dont les » causes ne seraient pas difficiles à trouver dans » ce même esprit de société qui, à force de per» fectionner les formes , a corrompu les choses, » et, en devenant la première des lois, a trop » affaibli toutes les autres. Ce mot si remar» quable, rien n'est vrai sur rien, est d'une ? grande et funeste étendue; il a tout détérioré, » depuis la morale jusqu'aux arts; c'est le refrain » des fripons et des esprits faux, et il faut bien » qu'ils y trouvent leur compte : avec ce mot, » les uns s'excusent de tout, les autres se dis» pensent de raisonner sur rien.

» Ce rôle du Méchant est encore un exemple » de ces nuances mobiles et passagères, que peut » saisir successivement le pinceau des poètes co» miques. Le ton que Gresset lui donne est celui

qu'avaient mis à la mode, depuis l'époque de » la régence, des sociétés d'un haut rang, ,

des » femmes trop malheureusement célèbres, des » hommes qui devaient leurs succès à leurs vices, » et qui, faisant profession d'une perversité har» die, regardaient la probité et la vertu comme » une chimère ou un ridicule. Le charlatanisme

philosophique aurait fourni depuis d'autres » nuances au rôle du Méchant: il faudrait qu'en » agissant comme celui de Gresset, il s'exprimât » tout autrement; que les mots d'honnéteté et » de sensibilité, et la jactance des grands senti» ments , fussent à tout moment dans sa bouche, » comme ils reviennent sans cesse dans celle des » fripons de nos jours, et à chaque phrase des » libelles de toute espèce, devenus les armes » les plus familières de l'impudence et de la là» cheté. Il est de règle aujourd'hui, toutes les » fois qu'on veut dire du mal ou en faire, de » commencer par dire beaucoup de bien de soi; » et cela ne laisse pas de réussir auprès du plus » grand nombre , qui semble croire qu'on ne » peut pas faire des phrases sur la vertu sans en » avoir.

» Gresset n'a pas moins bien imité le frivole » babil de la médisance étourdie, le jargon plai» samment sérieux de la fatuité, et tout ce que

» cieuse, une précision élégante, des aperçus

rapides, devenus plus faciles depuis que l'es» prit de chacun peut sans peine s'augmenter de » celui de tous, beaucoup d'idées légèrement » effleurées, parce qu'il n'est pas du bon air de » rien approfondir ; des traits au lieu de raisons, » des riens tournés d'une façon piquante : tel » est en général le caractère de la conversation; » tel est le tour d'esprit dont on prend l'habi>>tude dans des cercles nombreux où l'on se » rassemble sans se choisir, et où l'on parle de » tout sans s'intéresser à rien. C'est ce ton là » que Gresset a parfaitement saisi dans le rôle » du Méchant, qui est plus homme du monde » que tous les autres personnages de la pièce. » Comme il a de l'esprit, sa conversation est le » modèle de ce persisflage qui commençait alors » à être de mode, et qui a pris depuis toutes les » formes , suivant la portée de ceux qui l'affec» taient: il consiste principalement à traiter avec » légèreté les choses sérieuses. En voici un » exemple dans la réponse de Cléon , lorsqu'A>> riste lui a dit :

Tout serait expliqué, si l'on cessait de nuire ,
Si la méchanceté ne cherchait à détruire.

» Un honnête homme se fàcherait, et demande

» rait l'explication d'une pareille phrase; mais

w que dit Cléon?

Oh! bon, quelle folie ! êtes-vous de ces gens
Soupçonneux, ombrageux ? Croyez-vous aux méchants?
Et réalisez-vous cet être imaginaire,
Ce petit préjugé qui ne va qu'au vulgaire ?
Pour moi, je n'y crois pas, soit dit sans intérêt;
Tout le monde est méchant, et personne ne l'est.
On reçoit et l'on rend; on est à peu près quitte.
Parlez-vous des propos ? Comme il n'est ni mérite,
Ni goût, ni jugement qui ne soit contrcdit,
Que rien n'est vrai sur rien, qu'importe ce qu'on dit?
Tel sera mon héros, et tel sera le vôtre :
L'aigle d'une maison n'est qu'un sot dans une autre.
Je dis ici qu'Éraste est un mauvais plaisant ;
Eh bien! on dit ailleurs qu’Éraste est amusant.
Si vous parlez des faits et des tracasseries ,
Je n'y vois, dans le fond, que des plaisanteries ;
Et si vous attachez du crime à tout cela,
Beaucoup d'honnêtes gens sont de ces fripons-là.
L'agrément couvre tout; il rend tout légitime.
Aujourd'hui dans le monde on ne connaît qu'un crime,
C'est l'ennui : pour le fuir tous les moyens sont bons.
Il gagnerait bientôt les meilleures maisons,
Si l'on s'aimait si fort : l'amusement circule
Par les préventions, les torts, le ridicule.
Au reste, chacun parle et fait comme il l'entend;
Tout est mal, tout est bien : tout le monde est content.

» Non seulement ces vers sont de la tournure

» la corruption a mis au rang des bons principes » et des bons airs....

». Il était tout simple d'opposer au code de » la méchanceté le langage du bon sens et la » morale d'un bon cour; mais ce contraste , su

périeurement exécuté dans le rôle d'Ariste, », distingue la comédie du Méchant. Ce rôle est » le modèle de ceux où il faut soutenir le ton » sérieux et moral qui est entre deux, excès, la » froideur et la déclamation. C'est la d'ordinaire », le double inconvénient de ces personnages que, dans la comédie, on appelle des raisonneurs.

Depuis le Cléante du Tartufe, qui a si bien » différencié la véritable et la fausse dévotion, » l’Ariste du Méchant est celui qui a le mieux » fait parler la raison. Le style de la pièce, dans » cette partie, n'est ni moins piquant, ni moins

parfait que dans les autres, et peut-être était » encore plus difficile; car dans un ouvrage où » il ne faut jamais perdre de vue l'agrément, » rien n'est si voisin de l'ennui que de prêcher » la raison. Mais Gresset a şu tour-a-tour l'assai» sonner ou l'animer, la rendre agréable ou in» téressante, au point que rien ne contribua plus » à son succès que le rôle d'Ariste, surtout dans » la grande scène du quatrième acte entre Valère » et lui, L'avantage qu'il a sur un jeune homme,

»

[ocr errors]
« AnteriorContinuar »