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» qu'il avait acquis une connaissance profonde du » coeur humain, en recherchant soigneusement » ce qui peut faire sur lui le plus d'impression. Il ») avait trouvé que l'amour malheureux d'un côté, » de l'autre l'orgueil du rang vaincu par la nature, » étaient susceptibles de produire le plus grand » attendrissement. Ce fut probablement d'après » ces réflexions qu'il bâtit son intrigue; et l'ex» cellence de son discernement sut tout préparer » et tout mettre à sa place. La force des situations » de cette pièce est telle, qu'elle arrache quel» quefois à l'auteur des traits déchirants, comme » ce vers que

dit Inés :
Eloignez mes enfants, ils irritent mes peines.

» Mais ce n'est presque jamais l'expression, c'est » la situation qui s'empare, pour ainsi dire, du » spectateur, et porte son émotion au plus haut » degré. La preuve de cette véri é, c'est que ce » chef-d'oeuvre de combinaison perd infiniment » de son prix à la lecture...... Quand nous ne » sommes plus témoins de ce qui se passe sur la » scène, il faut de l'énergie, de l'éloquence, de » la chaleur, pour nous y transporter par le seul » pouvoir de la parole. Ces qualités sont le pri» vilége du génie; et voilà pourquoi on doit bien » se garder de comparer La Motte, qui ne les a »

jamais eues, aux grands écrivains qui s'échauf» fent dans leurs compositions, et dont le feu se » communique à leurs lecteurs, sans qu'ils aient » besoin de l'illusion du théâtre (1).

« J'ai ente:du, dit Montesquieu, la première » représentation d'Inès de Castro, de La Motte. » J'ai bien vu qu'elle n'a réussi qu'à force d'être » belle, et qu'elle a plu aux spectateurs malgré » eux. On peut dire que la grandeur de la tragé » die, le sublime et le beau y règnent partout. Il » y a un second acte qui, à mon goût, est plus » beau que tous les autres : j'y ai trouvé un art ») souvent caché, qui ne se dévoile pas

à la

pre» mière représentation, et je me suis senti plus » touché la dernière fois que la première. »

M. de La Harpe, après avoir montré les défauts de cette tragédie, admet quelques beautés. « Au » reste, dit-il, quoique le style soit si loin de ré» pondre au sujet, il y a des endroits où la situa» tion a dicté à l'auteur quelques vers naturels et » touchants...

» Mais la scène où le sentiment parle le plus, » c'est celle où Inės amène ses enfants; et il était » impossible qu'avec l'esprit de La Motte, il n'y

(1) Annales poétiques.

» eût
pas là quelques traits de cette vérité

que » tous les hommes doivent sentir :

Embrassez, mes enfants, ces genous paternels.
D'un cil compatissant regardez l'un et l'autre;
N'y voyez point mon sang, n'y voyez que le vôtre.
Pourriez-vous refuser à leurs pleurs, à leurs cris,
La grâce d'un héros, leur père et votre fils ?
Puisque la loi trabie exige une victime,
Mon sang est prêt, seigneur, pour expier mon crime.
Epuisez sur moi seule un sévère courroux;
Mais cachez quelque temps mon sort å mon époux :
Il mourrait de douleur.

»

» Ce dernier sentiment est d'une délicatesse exquise. Cet autre vers que prononce Inès dans » les douleurs du poison, et que tous les cours » ont répété :

Eloignez mes enfants, ils irritent mes peines, » est d'une vérité déchirante: il est difficile » cæur d'une mère ait un sentiment plus doulou

que le

)) reux. »

De six comédies qu'on trouve dans ses ouvrages, celle du Magnifique seule, dont le sujet est tiré d'un conte de La Fontaine, est restée au théâtre, et a toujours soutenu sa première réputation.

Quelques unes de ses odes morales sont vraiment philosophiques, et pleines de pensées pro

fondes. Ses odes galantes sont fort agréables; la nature s'y montre avec toutes les finesses de l'art. On a observé que, dans ses églogues, ses bergers sont un peu trop ingénieux, mais

que les délices et l'innocence de la vie champêtre y sont peintes avec beaucoup de vérité et d'agrément.

Ses fables ne pouvaient pas réussir, après celles de l'inimitable La Fontaine. En les comparant, on disait : « On sent que La Fontaine écrit dans » son propre caractère; La Motte veut être naïf » comme lui, et il ne réussit pas. » Voici comme J.-B. Rousseau, en faisant semblant de blâmer La Fontaine, loue ironiquement les fables de La Motte:

1

ce

Dans les fables de La Fontaine,
Tout est naïf, simple et sans fard;
On n'y sent ni travail ni peine,
Et le facile en fait tout l'art;
En un mot,
daps froid

ouvrage,
Dépourvu d'esprit et de sel,
Chaque animal tient un langage
Trop conforme à son naturel.
Dans La Motte-Houdart, au contraire,
Quadrupède, insecte , poisson,
Tout prend un noble caractère
Et s'exprime du même ton.
Enfin, par son sublime organe,

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Rousseau est universellement considéré comme l'un des premiers poètes français; il y en a peu qui lui soient égaux, et aucun, je crois, ne la surpassé dans l'ode. « Ce grand poète est presque » également célèbre par son génie et par ses mal» heurs: ses talents élèvent l'ame; l'histoire de sa » vie attriste l'imagination : elle laisse une alter*» native cruelle aux ames sensibles, en offrant le » spectacle de l'innocence opprimée par l'impos» ture, ou du génie souillé par le vice (1). » Cependant, il me semble que toutes les preuves morales concourent à l'acquitter; et nous ne finissons jamais de lire l'histoire de sa vie, qu'en partageant ses peines, et en regardant avec horreur la cruauté de ses ennemis, ainsi que l'arrêt qui l'a banni pour jamais de sa patrie.

Il était fils d'un cordonnier de Paris, où il naquit en 1671. Son père lui procura une excellente éducation. A l'âge de vingt ans, il s'était déjà distingué par des pièces de vers, et il était recherché par des personnes du

du premier rang. Le maré

(1) Annales poétiques.

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