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Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m'abborre encor plus que tu ne me détestes.
Les dieux m'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang;
Ces dieus qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire le cour d'une faible mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé :
C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé.
J'ai voulu te paraître odieuse , inhumaine ;
Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine.
De quoi m'ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus , je ne t'aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J'ai langui, j'ai séché dans les feux, dans les larmes :
Il suffit de tes yeux pour t'en persuader ,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.

Comme la jalousie est bien peinte dans cet autre morceau !

. . . Ah ! douleur non encore éprouvée ! A quel nouveau tourment je me suis réservée ! Tout ce que j'ai souffert , mes craintes, mes transports, La fureur de mes feux, l'horreur de mes remords, Et d'un refus cruel l'insupportable injure, N'était qu'un faible essai du tourment que j'endure. Ils s'aiment! par quel charme ont-ils trompé mes yeus? Comment se sont-ils vus ? depuis quand? dans quels lieux ? Tu le savais. Pourquoi me laissais-tu séduire ? De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m'instruire ? Les a-t-on yus souvent se parler, se chercher ? Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ?

Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence :
Le Ciel de leurs soupirs approuvait l'innocence.
Ils suivaient, sans remords, leur penchant amoureux.
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux.
Et moi, triste rebut de la nature entière,
Je me cachais au jour, je fuyais la lumière.
La inort est le senl dieu que j'osais implorer ;
J'attendais le moment où j'allais expirer.
Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée ,
Encor, dans mon malheur, de trop près observée,
Je n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir :
Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir ;
Et, sous un front serein, déguisant mes alarmes,
Il fallait bien souvent une priver de mes larmes.

M. de La Harpe, après avoir rapporté les vers que je citerai ci-après, dit : « Je ne con» nais rien, dans aucune langue, au-dessus de » ce morceau; il étincelle de traits de la pre» mière force. Quelle foule de sentiments et » d'images ! Quelle profonde douleur dans les » uns! quelle pompe à la fois magnifique et ef» frayante dans les autres! Et quel coup de l'art, » quel bonheur du génie, d'avoir pu

les réunir! » L'imagination de Phèdre, conduite par

celle » du poète, embrasse le ciel, la terre et les en» fers. La terre lui présente tous ses crimes et » ceux de sa famille ; le ciel, des aïeux qui la » font rougir; les enfers, des juges qui la me» nacent : les enfers , qui attendent les autres cri» minels, repoussent la malheureuse Phèdre. » Et quelle inimitable harmonie dans les vers ! » quelle énergie de diction! Je me suis souvent » rappelé qu'un jour, dans une conversation sur » Racine, Voltaire, après avoir déclamé ce mor» ceau avec l'enthousiasme que lui inspiraient les » beaux vers, s'écria : Non, je ne suis rien au» près de cet homme-. Ce n'est pas qu'il faille » voir dans cette exclamation, presque involon» taire, un aveu d'infériorité; c'était l'hommage » d'un grand génie, dont la sensibilité était en » proportion de sa force, et à qui l'admiration » faisait tout oublier, jusqu'au sentiment de » l'amour-propre...... »

Misérable ! et je vis, et je soutiens la vue
De ce sacré soleil dont je suis descendue !
J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux;
Le Ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux.
Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale,
Mais que dis-je? mon père y tient l'urne fatale.
Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains;
Minos juge aux enfers tous les pâles humains.
Ah! combien frémira son ombre épouvantée,
Quand il verra sa fille, à ses yeux présentée,
Contrainte d'avouer tant de forfaits divers ,
Et des crimes peut-être inconnus aux enfers!
Que diras-tu , mon père, à ce spectacle horrible ?

Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible;
Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau,
Toi-même de ton sang devenir le bourreau.
Pardonne : un dieu cruel a perdu ta famille.
Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille.
Hélas! du crime affreux dont la honte me suit,
Jamais mon triste cour n'a recueilli le fruit.
Jusqu'au dernier soupir, de malheurs poursuivie ,
Je rends dans les tourments une pénible vie.

Racine, dégoûté par les indignités qu'il avait éprouvées à l'occasion de Phèdre, prit la résolution de renoncer entièrement au théâtre. Toujours porté vers la dévotion, il voulut se faire chartreux. Son directeur l'en détourna , et l'engagea même à épouser, quelques années après, une femme également belle, accomplie et vertueuse, fille d'un trésorier de France, d'Amiens, « Il y avait douze ans, dit un auteur » périodique, que Racine ne songeait plus à la » poésie , par esprit de religion , quand il y fut » rappelé par un devoir de religion auquel » il ne s'attendait pas. Madame de Maintenon, » attentive à tout ce qui pouvait procurer aux » jeunes demoiselles de Saint-Cyr une éduca» tion convenable à leur naissance, se plaignait » du danger qu'on trouvait à leur faire chanter » et réciter nos plus beaux vers , qui sont tous » composés sur des sujets profanes. Elle com» muniqua sa pensée à Racine, en lui deman» dant s'il ne serait pas possible de réconcilier » la poésie et la musique avec la piété. Racine v fut édifié et alarmé de ce projet. Il désirait » que tout autre que lui se chargeât de l'exécu» tion. Que diraient ses ennemis, et que se » dirait-il à lui-même, si, après avoir brillé sur » le théâtre profane, il allait échouer sur un » théâtre consacré à la piété ?

» La demande de madame de Maintenon » jeta Racine dans une grande agitation. Il » voulait plaire à madame de Maintenon. Le » refus était impossible, et la commission très » délicate pour un homme qui, comme lui, » avait une grande réputation à soutenir , et qui, s'il avait renoncé à travailler

pour

les » comédiens, ne voulait pas du moins détruire » l'opinion que ses ouvrages avaient donnée » de lui. Enfin, après un peu de réflexion, il » trouva dans le sujet d'Esther tout ce qu'il » fallait pour tout concilier. Il ne fut » temps sans porter à madame de Maintenon » non seulement le plan de sa pièce (car il était » accoutumé de les faire en prose, scène pour scène, avant d'en faire les vers ), il porta le » premier acte tout fait. Madame de Maintenon

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